Sortir du puits

Sortir du puits

poème

Maquillée ou démaquillée ?
Naturelle ou dénaturée ?
Brouillon ou peaufinée ?
Ma peau est irritée…

« Sois naturelle »
À ce moment-ci, je ne sais plus trop ce que ça signifie.
C’est comme si j’avais soudainement conscience de l’ensemble de mon être,
Comme si avant, tout marchait automatiquement, telle une machine bien huilée,
Et que cette machine mangeait, dormait, agissait de son propre gré,
Comme si ses engrenages me réveillaient, m’amenaient au travail, me déposaient doucement dans mon lit et se blottissaient contre moi en me flattant les cheveux pour m’aider à m’endormir.

Mais maintenant, j’ai l’impression d’être au fond d’un puits.
Au fond d’un rang d’un village que personne ne connaît.
Je pourrais crier de toutes mes forces que jamais personne n’entendrait même la rumeur de ma détresse.
Mes engrenages se retrouvent dans ce trou où l’humidité les rouille à une vitesse effarante.
Ils se bloquent, s’effritent, changent de sens.
Ainsi, agir naturellement n’est plus possible.

« Est-ce que je me maquille d’habitude? »
Mots envolés à une amie par messages textes.
Question esseulée qui ne trouvera jamais sa réponse.

Jeans ou jupe?
Confiance ou timidité?
Noir ou rouge?
Je suis épuisée…

Je veux quitter le puits, mais j’ai peur qu’en grimpant, tous les bouts d’engrenages s’éparpillent sur le sol sans que je ne sois jamais capable de les replacer,
Et si jamais je réussissais à sortir de ce trou indemne, je ne sais pas où j’irais; mon auto a une crevaison et le moteur fume.

Dix ans de solitude; je n’ai aucune idée à quoi m’attendre avec cette rencontre…
La peur et la panique se propagent dans mon corps,
Telle une tempête qui saccage un endroit paisible,
Telle une bête qui tue tout sur son passage.

La sonnette résonne.
C’est elle.
Mon cœur éclate.
Comme un feu d’artifice, mais aussi comme une crise cardiaque.
Ma date.
Belle, mais simple,
Échevelée, mais sérieuse,
En avance, mais timide.

Pot de crème à la main,
Une jambe rasée sur deux,
Mes seins cachés d’une simple serviette,
J’entrouvre la porte.
On pouffe de rire.

Qui a dit que je devais sortir de ce puits sans aide?

Ils étaient là

Ils étaient là

Ils étaient là quand j’ai versé mes premières larmes. Quand j’ai affiché mon premier sourire. Quand j’ai reçu ma première lettre d’amour. Ils étaient là, au moment précis où mon cœur s’accélérait en lisant les dizaines de fautes d’orthographe qui s’entremêlaient aux mots doux.

Fidèles au poste quand cet amour s’est évaporé, déconstruits en si petits morceaux qu’il était difficile d’y voir clair; des atomes d’amour parsemés dans les recoins de l’appartement. Quand les insultes ont pris la relève des mots doux. Ils étaient là quand mon visage s’est enflé d’avoir trop pleuré ou… d’avoir subi l’inacceptable.

Ils étaient là, à mon premier voyage. Lorsque j’étais émerveillée par des paysages à couper le souffle. Des montagnes à perte de vue, des nuages caressant leur sommet. Quand j’ai marché pour la première fois sur une plage de galets, mes pieds hésitant entre le bonheur et la douleur.

Ils étaient là quand j’ai eu, pour la première fois, l’impression de prendre une pause du stress constant de la vie quotidienne. Quand mes épaules se sont relâchées et que je me suis mise à pleurer sans raisons pendant des heures. Ils étaient là quand j’ai connu ma première crise d’anxiété. Gorge qui se resserre, mains moites, sensation de mourir, mais pourtant…

Présents, quand ma mère nous a quittés. Là, à l’enterrement, quand ma voix rauque tentait de lui dire au revoir. À mes côtés, aux abords de l’océan, quand nous avons jeté ses cendres à l’eau pour qu’elle puisse enfin voyager.

Ils étaient là lorsque je passais des nuits entières à étudier, les équations volant au-dessus de ma tête, mon corps engourdi par l’épuisement.

Et maintenant, ils ne sont plus là.

Le monstre me les a fait perdre un par un. Il ne s’est pas contenté de me gruger de l’intérieur, de s’accrocher à mes organes, de les noircir et de les dissoudre. Il fallait aussi qu’il s’attaque à ceux qui avaient toujours été présents à chaque moment de ma vie : mes cheveux.

Ils s’étendaient dans mon dos jusqu’à la cime de mes fesses. Ils volaient au vent. Ils me réchauffaient l’hiver, se faisaient discret l’été et essuyaient mes larmes à chaque saison.

« Des cheveux, ce n’est qu’esthétique, ça repoussera».

Je me sens mal de prendre peut-être les derniers instants de ma vie à penser à mes beaux cheveux longs. À cette crinière dont j’étais si fière.

« Ce n’est que l’apparence physique, ce qui compte, c’est ce qu’il y a en dedans ».

Plus on tente de me rassurer, plus je me sens coupable d’y penser. Une culpabilité qui s’attaque à l’extrémité de mes doigts, qui me donnent des frissons et qui me serre l’estomac.

Je passe ma main sur mon crâne chauve. C’est froid, étranger… c’est terrifiant.

ilsetaientla

Note: il s’agit d’un texte de fiction, l’auteure n’ayant pas vécu ce parcours.