Sortir du puits

Sortir du puits

poème

Maquillée ou démaquillée ?
Naturelle ou dénaturée ?
Brouillon ou peaufinée ?
Ma peau est irritée…

« Sois naturelle »
À ce moment-ci, je ne sais plus trop ce que ça signifie.
C’est comme si j’avais soudainement conscience de l’ensemble de mon être,
Comme si avant, tout marchait automatiquement, telle une machine bien huilée,
Et que cette machine mangeait, dormait, agissait de son propre gré,
Comme si ses engrenages me réveillaient, m’amenaient au travail, me déposaient doucement dans mon lit et se blottissaient contre moi en me flattant les cheveux pour m’aider à m’endormir.

Mais maintenant, j’ai l’impression d’être au fond d’un puits.
Au fond d’un rang d’un village que personne ne connaît.
Je pourrais crier de toutes mes forces que jamais personne n’entendrait même la rumeur de ma détresse.
Mes engrenages se retrouvent dans ce trou où l’humidité les rouille à une vitesse effarante.
Ils se bloquent, s’effritent, changent de sens.
Ainsi, agir naturellement n’est plus possible.

« Est-ce que je me maquille d’habitude? »
Mots envolés à une amie par messages textes.
Question esseulée qui ne trouvera jamais sa réponse.

Jeans ou jupe?
Confiance ou timidité?
Noir ou rouge?
Je suis épuisée…

Je veux quitter le puits, mais j’ai peur qu’en grimpant, tous les bouts d’engrenages s’éparpillent sur le sol sans que je ne sois jamais capable de les replacer,
Et si jamais je réussissais à sortir de ce trou indemne, je ne sais pas où j’irais; mon auto a une crevaison et le moteur fume.

Dix ans de solitude; je n’ai aucune idée à quoi m’attendre avec cette rencontre…
La peur et la panique se propagent dans mon corps,
Telle une tempête qui saccage un endroit paisible,
Telle une bête qui tue tout sur son passage.

La sonnette résonne.
C’est elle.
Mon cœur éclate.
Comme un feu d’artifice, mais aussi comme une crise cardiaque.
Ma date.
Belle, mais simple,
Échevelée, mais sérieuse,
En avance, mais timide.

Pot de crème à la main,
Une jambe rasée sur deux,
Mes seins cachés d’une simple serviette,
J’entrouvre la porte.
On pouffe de rire.

Qui a dit que je devais sortir de ce puits sans aide?

Les haïkus québécois!

Les haïkus québécois!

« Un ballon rouge vole

S’amourachant des nuages

Un soldat pleure seul »

(Ma tentative bien humble de création d’un haïku)
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Crédit: Masato Mukoyama

J’ai toujours adoré cette forme de poésie, mais je ne connais pas suffisamment la langue nippone pour déchiffrer les haïkus japonais. C’est alors avec grand intérêt que j’ai découvert que des auteurs québécois s’étaient réappropriés les haïkus! Selon ma compréhension et mes recherches, le haïku québécois incarne les mêmes valeurs que le haïku japonais, mais il s’adapte à notre culture, à notre forme syntaxique et à notre écriture. On pourra alors voir un juron ou des mots peu commun pour le reste de la planète s’y incruster une fois de temps à autre (patente, enfarger, mémérage, menterie, etc.). Comme dans toutes choses, il faut se garder de stéréotyper le haïku québécois! On ne répétera jamais suffisamment que les Québécois ne sont pas tous des bûcherons qui parlent mal, portant des chapeaux de fourrure de castor et des chemises à carreaux, dont l’unique source d’énergie est le sirop d’érable.

La base du haïku québécois

Le haïku se compose en trois vers qui ne riment pas, celui au centre du haïku étant plus long que les deux autres. Certains diront qu’il doit absolument comporter 17 syllabes (5 syllabes pour le premier et le dernier et 7 syllabes pour celui du centre), mais cette règle n’est pas universelle auprès de tous les auteurs.

Le haïku doit prendre une photo d’un instant présent. Il ne devrait pas raconter une histoire qui se déroule sur plusieurs jours ou années. Il doit être une image du « ici et maintenant ». Ainsi, cette tentative de haïku de ma part ne fonctionne pas: Le cœur déchiré / Tricot requis sous la pluie /Le cœur réparé. Ce poème court parle d’un processus de guérison à long terme et ne se contente donc pas de prendre une image. Il s’agit d’une règle qui est parfois brisée. Au niveau terminologique, nous dirons alors qu’il s’agit plutôt d’un poème court que d’un haïku.

Le haïku doit mobiliser au moins un des cinq sens. Dans celui que j’ai créé plus haut, on retrouve le sens de la vue (on voit le ballon s’éloigner) et le sens du toucher (la larme qui coule sur la joue du soldat).

Le haïku traditionnel sollicite constamment la nature dans un des vers, tandis que pour le haïku québécois, cela n’est pas nécessaire. Certains auteurs affirment que le terme « nature » peut être vu au sens large et qu’il peut parler tant de la nature au sens conventionnel que de la « nature humaine » (Francine Chicoine, 2008, Carpe Diem – anthologie canadienne du haïku). J’ai tenté de respecter le haïku traditionnel en évoquant les nuages dans mon exemple ci-haut.

Le haïku a pour but de nous faire ressentir une émotion, bien plus que de nous faire réfléchir. Un haïku peut avoir plusieurs niveaux de compréhension. Dans l’exemple ci-haut, on peut interpréter qu’un soldat a bel et bien perdu son ballon ou bien que le ballon symbolise le début de la guerre. Dans tous les cas, l’émotion recherchée est la déception ou l’injustice.

Des auteurs québécois

Il existe plusieurs auteurs Québécois qui pratiquent le haïku! En voici quelques uns à découvrir! Cliquez sur leurs noms pour aller voir leur site web:

Jeanne Pinchaud

dans la chambre
le thé aussi chaud que ta peau -
il commence à neiger

André Duhaime

sur les vitres
des traces de nez et de doigts
regardent la pluie

Micheline Beaudry

avec sa canne
il souffre sa mort
debout

Francine Chicoine

Dos à dos
le vieux couple s’endort
pieds enlacés

Hélène Leclerc

une usine
au bord du fleuve
fabrique des nuages

Attention!

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Crédit: Simon Laroche

Le haïku québécois est une forme de poésie distincte du haïku japonais. Nous n’utilisons pas les
Kanjis, qui sont les caractères d’écritures japonais, nous n’avons pas du tout la même sonorité au niveau de la langue, sans oublier que les phrases ne se construisent pas de la même façon, le verbe se retrouvant généralement à la fin de la phrase dans la culture nippone. Il est donc réellement difficile de comparer ces deux styles d’écriture. On peut toutefois affirmer sans se tromper que le Japon est le pays fondateur de cet art que nous avons transformé et adapté à notre culture. J’espère que cet article vous incitera à faire de belles découvertes culturelles!

Bonne lecture!