Chronos, maudit sois-tu!

Chronos, maudit sois-tu!

Permettez-moi de vous faire une petite vidange de sac. Il y a trop longtemps que je me dis : «Ça va aller mieux demain. Tout va s’arranger!» Et puis, finalement, c’est Niet-Nada. Un constat s’impose : j’ignore comment les autres font pour gérer leur temps, mais moi, je n’y arrive tout simplement pas. C’est comme si la vie me prenait tout. Il y a toujours autre chose à faire qu’écrire. Les soirées passent tellement vite, les trajets de métro entassés au sein d’une foule amorphe se succèdent, sans parler des heures de lunch où l’on a envie de tous sauf de se creuser la tête à inventer le prochain best-seller.

D’un autre côté, l’ambition ne manque pas : concours littéraires, projets éditoriales, un poème pour mon chéri, une séance de dédicaces. Sans oublier la dernière lubie: un blogue littéraire pour vous partager mes folies avec l’aide de ma partenaire d’écriture, Withney. Des projets en veux-tu, en v’là! Mais d’où viennent toutes ces idées d’hurluberlus?

C’est-à-dire que, par les temps qui courent,  je me sens comme un spectre perdu dans un autre espace-temps. Hé oui! Je n’ai pas donné signe de vie depuis un bon bout de temps déjà. Toutes mes excuses. Sachez que ce n’est pas de ma faute, mais celle de Chronos, le Dieu du temps. C’est lui qui fait disparaître les poussières de temps où je me consacre à l’écriture. Oui, oui, je vous le jure! Je l’ai même vu une fois à l’oeuvre. Alors que je m’étais décidé à participer à un concours littéraire, j’ai vu les journées passer au galop alors que ma nouvelle, elle, avançait à pas de tortue. Et, alors même que je me donnais un coup de pied digne de ce nom pour remettre à temps le fruit de mon travail, la semaine est arrivée et j’ai complètement délaissé les quelques pages qu’il me restait à rédiger pour me consacrer sur tout le reste. Lorsque j’ai jeté un coup d’œil du côté de mon clavier, il m’est même arrivé de voir Chronos danser sur les touches en riant aux éclats. Maudit sois-tu!

 

Six mois ou quinze minutes

Six mois ou quinze minutes

Vendredi soir, 19h05. Deux amies écrivaines qui ont trop mangé, un divan excessivement confortable, un manuscrit plutôt marginal et l’absence d’alcool pour noyer leurs peines : le pronostic est sombre, mais le duo est tout de même optimiste.

« Ça ne sera jamais parfait. Il y aura toujours des fautes. C’est comme les bas qui disparaissent dans la sécheuse: on les trouvera probablement jamais. Faut lâcher prise un moment donné. Maudit qu’on est pas bonnes là-dedans toé pi moé

On a lu.
On a relu.
On a ajouté des concepts.
On a re-relu.
On a fait lire.
On a eu des commentaires.
On a écouté nos lecteurs.
On a ajouté, enlevé, modifié.
On a re-re-relu.
On a corrigé.
Recorrigé.
Re-recorrigé.
On a fait lire.
1

Y’est temps en maudit.

Sur cette pensée philosophique remplie de sagesse, on s’organise un Googledoc où on fait une liste des maisons d’éditions potentielles qui pourraient éditer le manuscrit qu’on a à offrir. À offrir, rien de moins! Il faut tout de même avoir un peu confiance. Il suffit de trouver la maison d’édition qui s’arrime bien à notre projet et qui aura le marché, la disponibilité et le courage de le publier. Alors on fait un beau tableau à colonne, on classe les éditions, on détermine qui se chargera de quel envoi.

Dans ledit Googledoc, pour se préparer à une éventuelle finalité, on crée une page avec les titres « Acceptation » et « Refus ». Avec une naïveté optimiste et sans trop grand sérieux, j’inscris sous « Acceptation » : Y’en aura plein ! Et sous « Refus » : Ça n’arrivera pas voyons!

Tandis qu’on est côte à côte, autant en profiter. On choisit une maison d’édition en laquelle on a espoir. Nos regards s’illuminent, comme ceux de Scrat lorsqu’il arrive à mettre les yeux sur une noix exquise, celle qui saura étancher sa faim et son insécurité émotionnelle constante2 .  On prend un bon moment ensemble pour aiguiller notre lettre de présentation, étudier l’édition et s’assurer que nous avons fait le bon choix.

Pas besoin d’imprimer, la chance est avec nous 3 : l’éditeur accepte les manuscrits par courriel.

On écrit un courriel.
On joint la lettre.
On regarde si on a joint la lettre.
On reconfirme qu’il s’agit de la bonne pièce.
On relit pour s’assurer qu’il n’y a pas de fautes.
On re-relit.
On re-regarde la pièce jointe.
On corrige.
Nos cœur battent fort.
Boom boom boom.
Boom boom.
Boom.
On se dit qu’on devrait appuyer sur « Envoyer »
Une goutte de sueur perle sur mon front.
On re-re-relit.
(…)
Boom boom boom.
Boom boom.
BOOM.
Envoyé.

22h15. C’est faite. On aura la réponse dans six mois si on est chanceuses. Un an si on l’est moins. Il faut accepter cette réalité là quand on envoie nos romans. Les maisons d’édition ont tellement d’ouvrage et travaille tellement avec assiduité et acharnement pour répondre à tout le monde. On chiale même pas là-dessus. On le sait. On vit avec.

Le manuscrit est envoyé. On a une baisse d’énergie… On regarde notre écran avec fascination. 6 ans d’ouvrage. Envoyé. Bon, on peut rationaliser. Il y a eu des pauses de six mois, même d’un an. Mais quand même,… 6 ans de travail en un seul clic.

22h30. Un son en 8-bit de la monnaie dans la série de jeux Mario Bros. résonne dans nos oreilles. Un courriel. On regarde. Mais… mais… contre toute attente à cette heure tardive, c’est l’éditeur!

« C’est sûrement une réponse automatisée Stéphanie, faut pas trop s’en faire», dis-je avec peur dans l’instant que l’ordinateur et les internets 4 prennent pour charger la page.

Refusé.

On se regarde. Je dirais même qu’on s’étudie du regard. Doit-on en rire ou en pleurer? Nous éclaboussons de rire. Quelle déception, mais quelle situation farfelue!

«Peut-être que cet éditeur a décidé qu’il nous fallait une anecdote à raconter», se dit-on.

On modifie tout bêtement le Googledoc pour inscrire sous «Refus» le nom de ladite édition, avec un petit mot d’encouragement «Ouin, ça peut arriver, on lâche pas».

Nous n’en voulons aucunement à cet éditeur qui savait pertinemment quel type de roman il cherchait à ce moment-là. Et sans aucun doute, il ne s’agissait pas du nôtre.



1. Tentez de continuer la série à l’aide du théorème de Euler, si cela fait du sens pour vous. Ou si cela fait du sens tout court.
2. Mettez en commentaire votre analyse psychologique concernant les besoins que Scrat tente de combler par son obsession alimentaire, si cela fait du sens pour vous. Ou si cela fait du sens tout court.
3. À ne pas confondre avec la Force.
4. Source : une matante Manon de quelque part dans le monde.